Alpagiste

Archive Le Dauphiné Libéré- Dossier de Une
Août 2009 – entièrement réalisé par Nathalie Baldji

Agriculture- Savoie

A quoi ressemble la vie en alpage ?

Les journées sont longues et la vie est rude pour les bergers installés en alpage. Pour eux, il s’agit avant tout d’un choix de vie qui les comble, au moins durant un temps. Ils se racontent.

Ils ont choisi d’être bergers

Pratique ancestrale
Le pastoralisme, qui englobe l’activité d’élevage et consiste à faire pâturer les troupeaux de manière extensive dans des espaces naturels avec phénomène de transhumances, fait partie des activités agricoles les plus anciennes. Basé sur la relation homme-animal-nature, l’alpagisme est sur le déclin depuis des dizaines d’années, alors que pourtant il représente justement un attrait fort sur le plan touristique.

L’Alpage de la Cluse

Attraction touristique
Le métier s’est toutefois modernisé, mobilisant moins de main d’œuvre et disposant de moyens de communication, d’équipements et de déplacement plus modernes. Ce métier et ses techniques veulent toutefois vivre, perdurer et évoluer, c’est tout l’objet de la SEA (Société d’Economie Alpestre) en charge de l’information et de réflexions visant à améliorer les conditions de vie des professionnels. Il n’y a d’ailleurs pas qu’un seul profil de berger d’alpage mais diverses formes, rythmes et activités liées à l’alpagisme.

250 communes sont concernées par le pastoralisme
en Pays de Savoie

Impacte écologique
En pays de Savoie, 250 communes sont concernées par le pastoralisme, 1920 unités pastorales sont recensées représentant 232 000 hectares (20% de la surface totale des 2 départements).
3 700 éleveurs utilisent les alpages (soit individuellement, soit en confiant leur troupeau à un groupement pastoral) préservant ainsi l’équilibre agropastoral. En effet, la force de tonte des troupeaux a un impact sur l’équilibre écologique et sur l’emprise progressive des forêts. Celle-ci a gagné du terrain sur tous les espaces où l’alpagisme n’a plus été pratiqué.

Certains alpages sont occupés par des troupeaux de chevaux, bêtes à viandes ou de génisses mais lorsque l’alpagiste produit du lait (vaches, brebis, chèvres) celui-ci peut être soit dédié totalement à la fabrication de fromages sur place, soit quotidiennement partiellement ou totalement destiné à la filière laitière. Beaufort, Reblochon, Tome des Bauges, selon les massifs, seront fabriqués pour moitié par du lait provenant des alpages.
23 000 vaches (abondance, tarine et montbéliarde) sont présentes sur tous les massifs. Le berger est un maillon important de la chaîne de l’agro tourisme. Il est aussi le gardien vis-à-vis du reste de la société, de pratiques séculaires liant la montagne, l’homme, l’herbe et l’animal vis-à-vis d’enjeux écologiques importants. En effet, de nombreuses espèces (faune et flore) sauvages coexistent avec le pastoralisme.

24h de la vie d’alpage

Isabelle Bouvier et Pierre Desbiolles installés à la ferme du Caban au Châtelard  passent leur 15eme saison d’alpage au Nivolet (au-dessus de Saint Jean D’Arvey) entre 900 et 1400 mètres d’altitude. Reliés électriquement au réseau grâce à la ligne qui avait été mise en place pour éclairer la Croix du Nivolet, il faut néanmoins parcourir environ 3 kilomètres de piste pour atteindre leur chalet d’alpage où ils vendent leur production aux randonneurs qui passent, en plus de faire le marché d’Annecy deux fois par semaine. Ils ont 3 fils : Renaud (22 ans), Tristan (16 ans) et Gwendal (20 ans) qui prendra la relève et les aide activement cet été. Mis à part les 23 génisses, 50 chèvres et 20 brebis laitières sans compter les chevrettes, c’est 120 bêtes en tout qui occupent les 150 hectares d’alpage dont une quarantaine d’hectares en prés purs de fin mai à mi-septembre environ.
Levé 5h30 du matin pour le café et la mise en route.
7h rassemblement du troupeau des laitières qui ont passé la nuit dans un parc. Ici la traite se fait à la main. En ce moment, c’est plutôt calme car certaines bêtes sont taries, et la production est moins importante. C’est donc autour de 50 à 60 litres de lait qui sont ainsi produits quotidiennement.
Vers 8h30 après avoir emmené les bêtes au pâturage, tandis que le troupeau reste sous la protection du patou, c’est la pause petit déjeuner suivie de la fabrication du fromage de chèvre et de brebis soit en lactique soit en Tome fleurie selon la production laitière du moment. Une chambre froide permet la conservation dans les meilleures conditions et une source apporte l’eau nécessaire au nettoyage des locaux et hydratation des bêtes.
-Le repas du midi et le travail reprend côté fabrication de fromage, soin du bétail, bricolages divers jusqu’à 17h30 avec le rassemblement du troupeau pour la traite du soir avant d’emmener les animaux dans leur parc de nuit avec Dox, un border collie, chien de travail qui aide à rassembler les bêtes.

Traite des chèvres et brebis à la main deux fois par jour pour Isabelle et Pierre.

Après le repas du soir, jeux de société, lecture, chacun se couchera autour de 22h.
-Durant toute la journée, la vente directe ponctue les différentes activités. Une fois par semaine Pierre descend avec le 4×4 faire des courses, livrer les commandes de fromages et Isabelle assure les marchés. « Autrefois on descendait téléphoner à la cabine du village de Lovetaz, 3km plus bas » explique Pierre « maintenant il y a le portable qui passe presque partout sur l’alpage, c’est pratique ».
Les journées, les semaines, toute la saison d’alpage sont donc bien remplies. « Nous valorisons bien notre production, du coup nous avons fait le choix de ne pas faire les foins, nous l’achetons, cela permet d’avoir un rythme plus humain » explique Isabelle. « Alpagiste, ça n’est pas l’image d’Epinal que l’on croit, c’est 12 à 15 heures de travail uniquement auprès des animaux et pour la fabrication de fromage au plus fort de la saison, sans compter tout le reste » mais elle ne changerait pour rien au monde tant c’est une vocation. Tristan, le plus jeune, habitué à des vacances d’été en alpage, assure n’avoir « que de bons souvenirs » ravi de passer l’été ici. « On ne manque de rien » assure Pierre en conclusion.

Un métier qui a évolué

Des équipements plus modernes mais moins de main d’œuvre qu’autrefois pour tout faire

Selon Yves Perrin installé au Montcel, gérant depuis 1975 de l’alpage de la Cluse, l’été est très chargé. Pour lui, en plus de l’alpage, il faut s’occuper des foins dans la vallée. Ayant repris derrière ses parents, il travaille avec son épouse Laurence et son fils Damien âgé de 22 ans, qui prendra la relève. Il y a 65 vaches laitières et 35 génisses, et il faut s’occuper de la production de fromage, de la vente directe, des marchés. « Dans les années 80, les clients venaient, aujourd’hui il faut aller vers le client et redoubler d’efforts pour valoriser nos produits » explique Yves Perrin dont le fromage est médaille d’Or Paris 2009. Quand il avait 5 ans il partait à pied à une demi-heure de la route pour rejoindre l’alpage pour tout l’été, matériel à dos d’homme, sans eau courante mais avec une lampe à pétrole et un transistor pour se tenir au courant des nouvelles. Enfant, il était souvent de corvée d’eau qu’il allait chercher à la source à une demi-heure du chalet afin de faire le beurre et pour la consommation personnelle de la famille.

« J’étais un peu sauvage quand j’étais enfant, la descente en fin de saison d’alpage la veille de la rentrée des classes, et le retour à la civilisation ça faisait drôle ».

Avec le temps les chalets l’alpage se sont rapprochés de la route, aujourd’hui on peut y accéder en voiture, il y a le téléphone, l’eau, l’électricité. Des conditions techniques qui se sont améliorées mais c’est toutefois 70 heures de travail par semaine pour Laurence et son mari, à pied d’œuvre 7 jours sur 7, s’octroyant très peu de vacances dans l’année.

Quand j’étais berger

Bruno Chevalier, passant alors son diplôme de technicien agricole en alternance, se souvient avec bonheur des années où il a été berger en alpage, notamment en Tarentaise vers Aime Longefoy.
« L’art du berger c’est avant tout l’histoire d’une relation homme-bête ». Il réparait les enclos, surveillait les troupeaux même les jours de pluie ou de mauvais temps, avec son bâton et ses chiens, en montant plus haut en altitude vers la fin de l’été pour chercher l’herbe.

« Je portais les piquets sur mon dos, je marchais énormément. Quand tu es berger tu as la patate ».

Surtout là-haut, tout prend des proportions inhabituelles, s’agissant dans son cas, de vivre dans une cabane en Mélèze à 1680 mètres d’altitude, non reliée aux réseaux d’eau et d’électricité, avec un trou dans la terre en guise de WC:
« Ne serait-ce que pour se laver, entre aller chercher l’eau à la source à 100 mètres de là, allumer le feu de bois pour faire chauffer l’eau etc. tout prend du temps ». Pour Bruno, pour être berger, outre l’indispensable connaissance du milieu naturel et de l’endurance « cela demande de la robustesse, la capacité à vivre seul parfois et donc à être autonome et rustique à la fois », en plus d’avoir tout intérêt à avoir une vie intérieure riche pour occuper son temps une fois les soins aux bêtes faits et les livres lus. Avec un troupeau de moutons à viande, il n’y a pas à s’occuper de fabrication de fromage et il n’y a pas foule non plus à rencontrer durant l’été, mais il n’en reste pas moins que pour celui qui est aujourd’hui accompagnateur moyenne montagne, l’expérience fut riche et positive.

Bruno Chevalier

« Il faut aimer cette vie un peu sauvageonne, sinon être berger c’est très riche » 

 

 

Le patou : protecteur de troupeaux

Ce gros chien de berger est l’assistant de l’alpagiste. Son rôle est de surveiller le troupeau afin d’éviter toute attaque de prédateur (loups, lynx, chiens errants..). Bien que domestique, lorsqu’il remplit son rôle de chien de protection, seul au milieu des alpages, toujours sur le qui-vive, il est très méfiant. Sa corpulence et ses aboiements sont avant tout dissuasifs. Son instinct n’est pas d’attaquer. Aboyer et s’approcher pour repérer ce qui se passe fait partie de son travail. Le promeneur randonneur doit donc à tout prix éviter de déranger un troupeau et de traverser un espace de pâturage lorsque qu’un troupeau s’y trouve.

Le patou veille sur le troupeau

Ici Carlo monte la garde auprès des brebis et des chèvres. Tandis que sa compagne Bali s’occupe au chalet d’alpage de ses petits âgés de 3 semaines et qui vont être élevés auprès des hommes et des bêtes afin de suivre la voie de leurs parents en tant que bergers.

Car le patou veille, il n’est jamais très loin. Si toutefois l’on rencontre un patou, il faut absolument éviter tout geste brusque (agiter son bâton est à proscrire), en effet ce chien doit remplir sa mission : il est à l’affût de tout ce qui pourrait mettre en danger le troupeau dont il a la charge. Un geste pouvant nous paraître anodin (prendre une photo, lancer des cailloux, s’approcher pour le caresser, tenter de le nourrir, approcher d’une chèvre, d’un mouton ou d’un agneau) peuvent être interprétés par le chien comme une agression. D’où l’importance de garder ses distances sans courir ou s’affoler. Les randonneurs calmes, respectueux (éviter de chahuter), pourront passer leur chemin en toute quiétude. Si le randonneur se promène lui-même avec son chien, c’est en laisse qu’il devra tenir son compagnon loin du troupeau. Si ce dernier est à vélo, mieux vaut passer à pied à proximité du pâturage occupé. Les zones d’alpages sont des propriétés à respecter, le mieux étant de rester sur les sentiers, à distance, sans oublier de bien refermer les barrières.

Les cloches folklore,
tradition ou utilité réelle?

Certains se plaignent qu’elles fassent trop de bruit, d’autres s’émerveillent de l’ambiance si typique qu’elles donnent à notre campagne montagnarde, mais au final la cloche qui égaye tant les pâturages aurait-elle pour seule raison d’être la perpétuation des traditions ? Au cou de la chèvre, de la brebis ou de la vache, tel un ornement aux matières et formes variées autant qu’aux sonorités diverses, la sonnaille (s’naille en savoyard) est avant tout un signal, un repère sonore pour le berger. Sur de vastes surfaces d’alpage pouvant atteindre plusieurs dizaines d’hectares, il saura plus facilement repérer ses animaux et rassembler ses bêtes pour la traite. « Bien sûr nous avons aussi des cloches de marche, que nous mettons aux vaches tout spécialement pour la descente ou la montée de transhumance qui dure environ 2h30 à pied jusqu’au Montcel » explique Yves Perrin à l’Alpage de la Cluse , afin de ravir de public avec des cloches de parade. Au quotidien, c’est la «cloche de travail» (plutôt en tôle résistante aux chocs) dont la petite taille permet une sonorité portant plus loin, qui équipe les 2/3 de son troupeau de montbéliarde et abondance.

Chaque cloche a sa sonorité et permet de repérer tel ou telle bête au loin dans l’alpage plus facilement

REPERES :
En Savoie 157 000 hectares d’alpages représentent 950 unités pastorales, dont 1/3 reçoit des vaches laitières.
32 000 bovins non laitiers parcourent les alpages ainsi que 11 000 chèvres et 900 chevaux.
300 ateliers de fabrication fermière saisonniers sous le signe Beaufort, Abondance, Tome des Bauges, Tomme, Chevrotin, Reblochon etc.

Emploi de Berger : il s’agit d’un travail saisonnier (1000 à 110 jours) soit du 10-15 juin à fin septembre environ.
L’employeur sera un groupement pastoral ou un alpagiste privé.
SEA 73SEA 74
On dénombre 220 à 250 bergers salariés principalement en Savoie.
Voir aussi l’association « Profession Berger »
Formation : depuis 2004, les services pastoraux de Rhône-Alpes proposent une formation qualifiante d’août à février avec 5 semaines de stage afin d’offrir aux futurs bergers les outils indispensables à la gestion d’un troupeau.
CFPPA (Centre de formation professionnelle et de promotion agricole)

Le petit LEXIQUE du berger

Pastoralisme : consiste en une relation d’interdépendance entre l’éleveur et le troupeau et leur environnement. La spécificité du pastoralisme est la transhumance vers les alpages à la belle saison et vers la plaine pour l’hiver.
Transhumance : (du latin «trans»: de l’autre côté et «humus» terre, pays) désigne la migration périodique du bétail et de son berger en fonction des saisons.
Alpage (diminutif « alpette » ou «alpettaz »): désigne les zones de pâturage de montagne où les troupeaux se nourrissent du printemps à la fin de l’été dans les Alpes. (On dit « estives » dans les Pyrénées).
Unité Pastorale : portion de territoire toujours en herbe d’au moins 10 hectares exploitée en pâturage extensif de façon saisonnière pour des raisons d’altitude et de climat.
Tarir (ou agoutter en savoyard) : se dit d’une laitière (vache, chèvre, brebis) qui ne produit plus de lait les mois qui précèdent la naissance de son petit.

La botte à cul…

Botte à cul : tabouret à 1 pied utilisé pour la traite
Présure : substance permettant de faire cailler le lait, nécessaire au processus de fabrication de fromage.
Brebis : mouton femelle en âge de procréer.
La Chôme : sieste digestive des brebis en début d’après-midi.
Génisse : est une jeune vache qui n’a pas encore vêlé (qui n’a pas eu de petit).

On n’est pas coupé du monde, les nouvelles finissent pas arriver jusque-là haut au Nivolet

 

 

Un article de Nathalie Baldji

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